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Fengming, Chronique d

Fengming, Chronique d’une femme chinoise

Wang Bing, quoi qu’il arrive, restera dans l’histoire du cinéma comme l’auteur d’A l’ouest des rails (2003), cette fresque monstrueuse, gigantesque (plus de neuf heures), tournée dans les ruines rouillées d’une vaste ville-usine maoïste sur le point de disparaître, où erraient encore quelques ouvriers-fantômes, des âmes perdues et abandonnées par un Etat pressé de les oublier, et où roulaient sans cesse des trains sans fin et à présent sans but.

Une Ĺ“uvre longue, impressionnante, à la mesure de son sujet (la fin d’une ère) et pourtant tournée par un homme seul avec une petite caméra DV, qui témoignait d’un talent tout à fait stupéfiant pour l’image, le cadre, le plan.

Le film qui sort aujourd’hui – encore un documentaire (cette fois-ci de seulement trois heures) – est le fruit d’un vaste travail d’enquête effectué par Wang à travers la Chine tout entière auprès des témoins, et souvent victimes, du long règne de Mao Tsé-toung, dans le but de réaliser une fiction, Le Fossé. qui sort la semaine prochaine.

C’est à cette occasion que Wang Bing rencontre et enregistre le témoignage d’une vieille dame, He Fengming, dont le mari est mort de faim après mille vexations, mille malheurs, et qui a raconté sa vie de militante d’abord triomphante puis martyre dans un livre qu’elle a elle-même rédigé.

En attendant de commencer à tourner (plus ou moins clandestinement) LeFossé. Wang Bing décide de demander à Fengming de lui raconter sa vie devant sa caméra. C’est ce récit époustouflant, exténuant, désespérant, passionnant, parfois comique à force d’absurdité (les allers-retours en prison, les multiples révolutions culturelles…), face caméra, d’une vieille femme assise dans son salon modeste, qui constitue l’essentiel des trois heures du film. A vrai dire, le nombre de plans du film ne doit pas dépasser celui des doigts d’une main…

Après une petite introduction qui la montre rentrer chez elle dans la neige, nous allons, avec Wang Bing, nous installer face à elle dans son salon et quasiment ne plus la quitter, entrer petit à petit dans son récit, dans son intimité, dans l’histoire de centaines de millions de Chinois – selon le principe lanzmannien du récit évocateur.

Cette petite femme qu’on devine forte est comme une arrière-grand-mère qu’on irait visiter un dimanche dans sa maison, qui nous offrirait de boire quelque chose, nous obligerait à nous asseoir dans un fauteuil, et commencerait à nous raconter sa vie depuis soixante-dix ans.

Et l’après-midi passerait, nous serions loin du monde et du présent, et des images, des personnages et des événements du passé ressurgiraient dans la pièce, et le temps, un autre temps, celui des nôtres pourtant, défilerait jusqu’à la fin de l’après-midi devant nous.

Alors soudain nous regarderions l’heure, et nous nous apercevrions que le temps est venu de rentrer chez nous et dans notre présent. Mais nous ne serions plus tout à fait le même.

Il y a dans l’entreprise de Wang Bing, comme chez lui quand on lui parle, quelque chose de désarçonnant.

A l’écouter, il ne serait jamais responsable de ce qui fait la beauté de ses films – simplicité absolue du dispositif, entêtement, refus de tout déplacement inutile de la caméra ou de changement d’objectif.

A l’en croire, tout serait le fruit des seuls impératifs techniques (la petitesse d’une pièce, le problème de la lumière)… “Mon Ĺ“il !”, aurions-nous envie de dire. Mais finalement, peu importe.

Que le hasard soit aussi de la partie, puisqu’il fait si bien les choses.

Il y a ainsi, dans Fengming, chronique d’une femme chinoise. un effet de cinéma d’une simplicité désarmante et pourtant proprement hallucinant, et dont nous ne saurons jamais s’il a été voulu ou pas.

Il décuple en tout cas l’amour que nous pouvons éprouver pour le cinéma quand il devient un art et pour ses fabricants quand ils lui font tellement confiance.

Au fur et à mesure du témoignage de Fengming, la lumière du jour commence à baisser dans la pièce. La vieille dame n’y prête pas attention. Nous non plus tout d’abord. son témoignage est tellement prenant, envoûtant, édifiant. Qu’avons-nous à faire de la lumière.

Et plus elle faiblit, plus nous nous enfonçons dans l’histoire de la vieille dame, et plus les fantômes chinois viennent à notre rencontre. Juste avant que nous ne criions au procédé, Wang Bing interrompt He Fengming et lui demande avec une profonde politesse si ça la dérangerait qu’on allume la lumière.

Elle accepte. Et la lumière jaillit.

Un extrait du film avec vodkaster.com